Un fondateur raconte

C’est à l’occasion du 15e anniversaire de la mort de Django Reinhardt qu’un premier hommage au célèbre guitariste fut organisé à Samois en 1968. Dans ce village, blotti entre Seine et forêt à quelques encablures de Fontainebleau, le déjà légendaire manouche était venu s’installer quelques années avant sa mort et on le connaissait ici surtout pour sa passion du billard et ses parties de pêche à la ligne. Cependant les plus chanceux ou les plus avertis des samoisiens purent profiter de concerts improvisés, de répétitions mémorables dans l’Auberge « Chez Fernand » en bord de Seine où Django Reinhardt avait établi son quartier de réception pour recevoir amis, journalistes et bien sûr ses compagnons musiciens, entre deux virées parisiennes.

C’est dans le petit cimetière de cette bourgade, à l’orée de la forêt, que le jazzman génial repose depuis ce jour tragique du 13 mai 1953 quand il fut emporté par une congestion cérébrale à l’âge de 43 ans.


En 1973 et 1978 les « amis de Samois » organisèrent de nouveaux hommages à leur illustre concitoyen d’adoption avec chaque fois des musiciens venus du monde entier et un public toujours plus nombreux et fervent séduit à la fois par l’originalité de cette « grande messe manouche » et la plénitude de cette île du Berceau qui sied tant à la mémoration de l’auteur de Nuages.


C’est donc tout naturellement que l’idée d’un festival « Django Reinhardt » annuel s’imposa à un groupe d’amis et d’aficionados regroupés autour de Jean-François Robinet, Maire de Samois, et de Maurice Cullaz, Président de l’Académie de Jazz.


Le premier festival annuel a lieu le 18 septembre 1983, année du trentième anniversaire de la mort de Django Reinhardt. Il est placé sous le haut patronage de Jack Lang, alors ministre de la Culture et enregistré pour France-musique et France-Culture.


Présenté par Claude Nougaro, le programme de ce festival a été principalement concocté autour de Babik Reinhard, fils de Django et lui-même musicien. Sur le plateau se succèderont notamment : Matelot Ferré et ses fils, Christian Escoudé, Birelli Lagrène, Philippe Catherine, Didier Lockood, Martial Solal, René Maille, Maurice Vander, Swen Asmussen…


Le « plus petit des grands festivals » selon la formule d’un journaliste, prend son envole avec succès malgré l’amateurisme débonnaire et assumé de la bande de copains qui tient lieu d’organisatrice. On jongle avec improvisations, météo impitoyable, énergie aléatoire, scène vacillante, preneurs de son vautrés sur leur console pour qu’elle ne prenne pas l’eau, musiciens hilares ou stupéfiés qui improvisent des bœufs improbables pour fêter leurs retrouvailles, techniciens hagards au bord de la crise de nerf… Un critique écrira : « …c’était tellement champêtre, tellement désordonné, mais tellement convaincant et charmant ! ». Et Frantz Priollet écrira dans le Petit Journal « …plus de 2.500 personnes se sont déplacées et n’ont pas regretté le détour. Ce 1er festival est un joli succès. La preuve est faite que des musiciens français peuvent drainer spontanément un important public. Chapeau à ceux qui se sont lancés dans cette aventure ».
Et l’aventure dure toujours. Bien sûr il a fallut prendre en compte les exigences sécuritaires, se résoudre à plus de discipline, respecter des horaires, imposer des contrats, gérer l’intendance…


Aujourd’hui le festival court sur plusieurs jours, les musiciens ont des engagements à respecter, les techniciens sont des professionnels qui ont des exigences propres à leur métier pour assurer la qualité de leurs prestations.
Peu probable donc qu’une friteuse défaillante sous une pluie battante oblige à nouveau John McLaughlin, subitement plongé dans l’obscurité et sans son, à interrompre sa prestation jusqu’à l’arrivée d’un électricien arraché à son sommeil. Quasiment impossible de revoir des musiciens se déplacer précipitamment sur scène pour suppléer le pied défaillant d’un piano frondeur sans conséquence pour le virtuose à l’œuvre. Peu de chance également d’apercevoir, surgi du néant, un quarteron de bénévoles armés de balais et de madriers à la rescousse d’un toit de scène qui ploie sous des trombes d’eau menaçantes…sous l’œil inquiet d’un saxophoniste talentueux mais méfiant.


Et on ne verra plus un Chet Baker se faire prier une heure durant, entre somnolence et paradis artificiels, pour emboucher sa divine trompette. Puis trois heures durant envoûter un public subjugué. Qui dira l’instant de grâce quand l’aube pointe au-dessus de l’Ile du berceau et que les notes du génial trompettiste montent vers le ciel ?


Avec Chet , d’autres musiciens célèbres passés par Samois pour un hommage à Django Reinhardt l’ont rejoint trop tôt là-haut dans les nuages.


Tous nous ont donné des moments d’émotion inoubliable, et tous ont laissé un peu de leur musique sur cette île du Berceau, comme un air de guitare qui flotterait sur l’eau au gré du vent.

 


Jean-Pierre Bechtold.